«Aller mieux» grâce à la psychologie positive
De plus en plus de professionnels proposent à leurs patients une forme de «rééducation» aux plaisirs simples.
Propos recueillis par Pascale Senk

«Le plaisir passe nécessairement par le corps, lorsqu’on se donne le temps de le savourer», ÉVELYNE BISSONE JEUFROY, COACH
MIEUX-ÊTRE - Petit exercice : dressez
la liste de trente activités qui vous comblent,
vous font du bien, réjouissent votre
esprit… Oui, trente. Pas une de
moins. Difficile, n’est-ce pas ? De « se
faire masser » à « me plonger dans un
sudoku », en passant par « lire de la
poésie médiévale », il faudra faire
preuve d’imagination pour en citer
autant. Pire : s’engager, en puisant dans
cette liste, à accomplir quotidiennement
au minimum quatre de ces plaisirs
personnels, que l’on décrira concrètement,
notamment en se demandant
« quand ? », «où ?» et « avec qui ? »
les réaliser.
Telle est l’ordonnance très sérieuse
que prescrit Évelyne Bissone Jeufroy,
coach, à ses clients, personnes en période
de transition professionnelle ou
amoureuse, malades se relevant de
lourds traitements, mères de famille
débordées ou cadres stressés ne trouvant
plus guère de sens à leur hyperactivité.
« Pour porter ses fruits, c’està-
dire aider le postulant à changer et
connaître un réel mieux-être, cette méthode
est à suivre pendant une à deux années,
jusqu’à devenir une habitude », explique
la coach dans son livre Quatre
plaisirs par jour, au minimum ! (Éd.
Payot).
Son postulat s’inscrit dans un mouvement
actuel plus large, celui de la
psychologie positive, qui décrit scientifiquement,
à coups d’études menées à
Stanford ou Harvard, comme celles du
professeur Tal Ben-Shahar, les pouvoirs
de ces « accélérateurs de bonheur » sur
notre système immunitaire, notre créativité
ou notre adaptation aux inévitables
épreuves de la vie.
Obstacles à la dégustation
Étrange époque, donc, où, après avoir
connu des siècles de restriction des
plaisirs, puis leur libération tous azimuts
(lire ci-dessous), nous en arrivons
à passer un contrat avec nous-mêmes
pour leur donner une juste place dans
nos vies. «Nous vivons une situation paradoxale,
confirme Fanny Marteau,
psychologue clinicienne et consultante
en cabinet de gestion du stress : les activités
de loisirs se multiplient, les offres
de divertissement abondent, mais la plupart
des gens que nous rencontrons se
plaignent de ne plus savoir prendre de
plaisir. »
Les obstacles les plus fréquents à la
dégustation de moments agréables, les
psychologues les connaissent bien : ce
sont tous les « stresseurs », comme la
rapidité ou le fait d’accomplir plusieurs
tâches à la fois, qui coupent l’hyperactif
de son ressenti profond ; ce sont aussi
tous les « Il faut » du perfectionniste,
qui met la barre si haut dans tout ce
qu’il entreprend que jamais rien ne
l’autorise à atteindre la satisfaction ;
aussi toxique, l’habitude du « sauveteur
» de faire passer les autres avant
soi et qui considérera comme « égoïstes
» les cinq minutes passées à lézarder
au soleil. Pour contrer ces entraves au
plaisir, une voie se révèle particulièrement
efficace, selon Évelyne Bissone
Jeufroy : solliciter les sens. « Le plaisir
passe nécessairement par le corps, lorsqu’on
se donne le temps de le savourer»,
rappelle-t-elle.
Pensées déterminantes
Mais on a découvert aussi que pour
goûter des plaisirs qui ne soient pas
simplement une fuite du réel ou une recherche
de sensations fortes, la manière
dont nous pensons est déterminante.
«La satisfaction des besoins primaires –
se nourrir, avoir un toit – ou secondaires
– avoir des relations amicales – ne suffit
pas pour nous donner accès au bien-être,
poursuit Fanny Marteau. Au niveau
psychologique, une estime de soi suffisante
et des cognitions qui nous autorisent
à croire au bonheur s’avèrent aussi
nécessaires. »
Ainsi, ce n’est pas seulement l’activité
à laquelle nous nous livrons qui est
déterminante, mais les pensées engagées
dans notre esprit tandis que nous la
pratiquons. Exemple : en pleine séance
de jogging dans la nature, on peut être
obsédé par les sujets évoqués lors d’une
dernière réunion de travail, ce qui empêchera
évidemment de profiter des
bienfaits de ce moment.
À l’inverse, si, au moment où
nous nous livrons à une activité
plaisante, nous en avons pleinement
conscience, la satisfaction
que nous en retirons
décuplera. «Le plaisir étant
une émotion, il est déclenché
par nos cognitions, rappelle
Fanny Marteau. On peut donc
en contrôler l’intensité et l’expression
grâce à ce que nous pensons.
Lors d’une promenade en bateau
avec nos enfants, si nous pouvons prendre
conscience de la beauté de la mer, du
souffle léger du vent sur nos têtes et nous
dire : “être avec eux dans cet endroit si
beau est une grâce”, notre plaisir sera
multiplié par dix. »
Enfin, pas de meilleur accélérateur de
plaisir que de s’autoriser aussi, lorsqu’elles
arrivent, à éprouver pleinement
ses émotions négatives. Cette alternance,
en empêchant la rigidité
mentale, donne accès au caractère précieux
des bons moments de la vie. À ne
laisser passer sous aucun prétexte.
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