Evelyne Bissone Jeufroy
Coaching - Thérapies brèves - Psychogénéalogie
Evelyne Bissone Jeufroy
Coaching - Thérapies brèves - Psychogénéalogie
Interview "Le Soir" - Evelyne Bissone Jeufroy - Coach, Psychologue, Psychogénéalogie, Graphologue

Langue Español 
L'école de psychogénéalogie Anne Ancelin Schützenberger ® offre une formation à l'usage du génosociogramme à :
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"Quatre plaisirs par jour, au minimum !" est publié en roumain, italien, espagnol et coréen.
L'édition argentine de "Sortir du Deuil" est publiée en espagnol aux éditions Taurus.

"Quatre plaisirs par jour au minimum"

Propos recueillis par Dominique Berns


Evelyne Bissone Jeufroy
Evelyne Bissone Jeufroy
E.B.J. : La vie est faite de renoncements et de pertes. Mais nous pouvons sortir du deuil et réapprendre à vivre. La vie n'est pas une vallée de larmes. Que de renoncements dans une vie! Et dans tous ces renoncements, il y a deuil. Mais notre époque ne prépare à rien... sinon au succès. Elle ne prépare certainement pas à la perte ni au changement. On nous répète qu'il faut gagner. On fait miroiter, devant nos yeux, l'éternelle jeunesse, le bonheur sans fin, le bien-être intégral ... Serait-ce à dire que face à l'échec ou à la perte, il ne reste qu'à « ruminer» ? 

Quand on parle de deuil, on pense tout naturellement à la mort, celle d'un être cher, d'un père ou d'une mère, d'un fils, d'une fille, ou d'un ami. Dans le livre que vous avez écrit avec Anne Ancelin Schützenberger, « Sortir du deuil» (Payot), vous élargissez la notion. Il faut, dites-vous, apprendre à faire son deuil d'une relation amoureuse après une rupture, d'une carrière après un licenciement, d'un idéal professionnel. S'agit-il du même travail de deuil ?
E.B.J. : Le travail de deuil est le même quand on perd son boulot, un être cher, une amoureuse, son pays. Ou son appartement quand, comme moi, on y a vécu trente ans et qu'on doit le quitter. C'est la rupture de tout attachement. Je suis psychologue et « coach », j'accompagne des cadres, des membres de professions libérales et d'autres, dans le cadre de ce que l'on appelle un « changement de vie ». J'ai accompagné récemment un cadre rappelé des États-unis à la maison mère parisienne; il était en deuil d'un poste où il était le grand patron. Ou encore, un cadre hospitalier qui accompagne les mourants: elle était en deuil de sa voiture!  

Cela paraît un peu futile…
E.B.J. : Non. Sa voiture, c'était sa sécurité. Dans la perte de l'objet d'amour, il y a la perte d'un objet qui pour nous représente la sécurité. Parfois, le premier deuil d'un enfant, c'est la perte de son doudou. C'est un deuil terrible, car le doudou représentait la sécurité. La perte est triple. Il y a la perte de l'objet d'amour: le doudou, l'animal de compagnie, l'être cher, le boulot… Il y a la perte de la sécurité : après la rupture d'une relation amoureuse, vous vous sentez abandonné - « nu comme un bébé abandonné par sa mère », selon l'expression d'un de mes clients. Et troisièmement, ce que les gens ne réalisent pas, il y a la perte de l'être qu'on a été jusque-là. Un enfant qui perd sa mère ne sera jamais plus l'enfant insouciant et heureux qu'il a été, même s'il fait son travail de deuil. Le titre du livre aurait pu être: « Ces pertes qui jalonnent nos vies ». Beaucoup de demandes qui me sont adressées viennent après des deuils non faits : la perte d'un patron, d'une entreprise, d'une équipe, d'un projet. Tant que la personne « rumine », elle ne peut pas s'accrocher au nouveau projet.

On parle beaucoup de « faire son deuil ». Et à tout propos. Nos contemporains auraient-ils plus de difficultés à faire leur deuil que leurs aïeux?
E.B.J. : Oui, beaucoup plus. Car notre société fait comme si la mort n'existait pas. C'est aberrant puisque c'est la seule chose dont nous sommes certains. Nous connaissons tous des pertes, celle de notre jeunesse notamment. « Que de renoncements dans une vie! », me disait récemment un patient. Et dans tous ces renoncements, il y a deuil. Mais nous n'y sommes pas préparés. Un exemple classique est la retraite: combien de nouveaux retraités ne tombent-ils pas malades? Certains boivent, entrent. en dépression, meurent parfois. Notre époque ne prépare à rien ... sauf au succès. Elle ne prépare certainement pas à la perte ni au changement. On nous répète qu'il faut gagner. On nous fait miroiter l'éternelle jeunesse, le bonheur sans fin, le bien-être intégral...
Quels mensonges! Auparavant, on donnait le temps du deuil. Dans le cadre d'un décès, on s'habillait de noir pendant un an. A Monaco, lors du décès du prince Rainier, on a fixé la période de deuil à trois mois, ce qui a semblé à tous éternel. Mais c'est ridiculement court par rapport au chagrin que l'on peut porter. Nos sociétés ont gommé, les rites réparateurs.  

Pourquoi?
E.B.J. : Car il est très inconfortable de voir des gens tristes. Dans la courbe du deuil, il y a la descente, puis la remontée; et entre les deux, une période de tristesse qui dure relativement longtemps. Or c'est une étape décisive: il faut pouvoir vivre notre tristesse aussi longtemps que nous la sentons; après quoi, la remontée s'opère. Aujourd'hui, les gens vous disent: « Encore triste ? ! Quand est-ce que tu ne le seras plus ? » Cela gêne tout le monde que nous soyons dans le chagrin. Les gens nous veulent gais, boute-en-train. Et tout le monde vous pousse à être bien. Mais c'est une erreur. On a des moments de gros chagrins. Et on a besoin d'un regard compréhensif. Le travail du deuil prend entre un et trois ans, qu'il s'agisse d'un être cher ou d'un job. Cela dépend de l'intensité de l'attachement et si la personne en a pris conscience. Un jour, le P-DG d'une boîte qui venait d'être rachetée, vient me voir. « Moi, dans le deuil ?, me dit-il. Vous n'y pensez pas! » Il était dans la phase du déni. Le deuil avait commencé, mais il n'en était pas conscient. A partir du moment où vous l'êtes, tout va beaucoup plus vite. Quinze jours plus tard, le client revient me voir et me dit: « J'ai rêvé de la personne qui m'a vidé, et j'étais très en colère.» Je lui ai répondu : « Quelle chance, vous progressez. »

Vous insistez particulièrement sur le danger de « descendre le rideau de fer et ne plus y penser ». Pourquoi?
E.B.J. : Ma fille est morte quand j'avais 25 ans. Mon mari a demandé qu'on n'en parle plus. Pendant dix ans, je n'en ai pas parlé, sauf à mes deux fils. Je tombais souvent malade et personne ne comprenait pourquoi. Je somatisais.

Vous n'aviez pas réussi à «rebondir» ?
E.B.J. : J'avais rebondi, j'avais fait des quantités de choses, j'avais retrouvé ma joie de vivre, j'avais eu un autre enfant. Mais ce n'est pas pour cela que j'avais nettoyé la plaie.

Le deuil n'était pas fait?
E.B.J. : Non. Il y avait une part de moi qui était révoltée.  

Pourquoi certaines personnes réussissent celles à faire leur deuil, et d'autres pas?
E.B.J. : Certains s'imaginent qu'après le travail du deuil, l'être aimé sera oublié. Et certains, pour lui rester fidèle, ne le font pas. Ils imaginent qu'ils restent fidèles à l'autre s'ils restent dans le chagrin. A ces clients, je dis: « Si l'autre revenait, croyez-vous qu'il serait heureux de vous  voir dans cet état ? »  Quand le deuil est fait, la cicatrice ne suppure plus; elle est propre. Ma fille, je peux en parler sans excès d'émotion. Mais la cicatrice reste et l'absence aussi. Quand vous intériorisez l'être aimé, il fait partie de vous pour toujours et vous ne pouvez pas l'oublier; il vous accompagne partout. Et vous pouvez vivre dans la paix et ensuite dans la sérénité. Cela dit, il faut être respectueux des personnes qui refusent de faire leur deuil. Ma mère, à 83 ans, a réalisé qu'elle n'avait jamais fait le deuil de sa propre mère. Je lui ai dit: « Veux-tu faire un travail de deuil ? » « En aucun cas, a-t-elle répondu, si j'ai vécu comme cela jusqu'à maintenant, je peux de continuer » On ne peut pas aider une personne qui ne veut pas l'être. 

Comment le savoir ?
E.B.J. : Vous lui demandez : « As-tu envie d'être aidé(e) ? » Auquel cas vous la faites aider par quelqu'un , qui a fait ce travail du deuil, quelqu'un qui est préparé, qui a les mots pour comprendre. Mais ce travail de deuil ne peut pas être fait trop vite. Pas durant les premiers mois quand on est dans un chagrin fou, où il faut absolument passer à travers le déni, la révolte, la colère. Ce sont des phases saines. On sait que la personne a commencé le travail du deuil quand elle commence à parler  d'elle-même au lieu de parler tout le temps de ce qu'elle a perdu. Le client dont je parlais au début de l'interview a commencé ainsi à parler de son nouveau poste à Paris.  

Dans votre livre, vous prescrivez une ordonnance pour réapprendre à vivre: quatre plaisirs par jour. C'est une recette ...
E.B.J. : Oui. Notre livre est un livre de recettes... Quatre plaisirs par jour au minimum. Pour réapprendre à vivre. Parce que quand on est dans le chagrin, on ne se fait plus plaisir. Ce 'sont d'abord les plaisirs les plus simples: écouter de la musique, prendre un café sur une terrasse, regarder des feuilles au vent. .. Chacun doit trouver son truc. Qu'est-ce qui serait un plaisir pour vous? Aller au ciné ? Dîner au restaurant ? Cherchez quelque chose qui vous fait vous sentir bien à l'intérieur de vous-même. A ce moment-là, toute la partie positive de vous-même  se met en route ». Et vous vous ressourcez en énergie positive.

Se ressourcer en énergie positive : un peu « new age », non?
E.B.J. : Pas du tout. Le rire, par exemple, est une chose extrêmement saine. J'ai lu un article d'un psychologue qui projette des films drôles à ses patients dépressifs; et ça marche. Mais avant le rire, il y a le bien-être. Se sentir bien dans son corps, si vous saviez ce que c'est bon. Il y a des gens qui n'aiment pas le mot plaisir parce qu'on leur a appris qu'il faut se méfier du plaisir car « la vie est une vallée de larmes ». II faut parfois remettre en question une partie de notre éducation. Je travaille beaucoup sur les « croyances limitantes », toutes celles qui nous empêchent d'être nous-mêmes. « Si je suis heureux, quelle calamité va m'arriver… » Voilà une croyance très répandue, mais fausse.  

Pour certaines personnes, le plaisir est dans l'achat, dans la dépense presque compulsive ...
E.B.J. : C'est une fuite. On compense en étant excessif. On veut « s'en mettre plein ». Certains mangent trop, boivent beaucoup, fument énormément. D'autres se noient dans le travail. D'autres encore achètent à tout va. Mais le plaisir n'est pas l'achat. Cela peut être, en revanche, de s'acheter quelque chose dont on rêve. Une de mes clientes ne s'était pas acheté de tube de rouge à lèvres depuis cinq ans. Elle en a acheté un - pas quinze - et elle s'est fait plaisir. Un autre de ses plaisirs était de sortir sur sa terrasse. Des plaisirs simples, donc. Et il en faut quelques-uns un peu fous, mais tous réalisables. Et un projet. Une de mes clientes atteinte du cancer rêvait d'aller en Égypte. Je lui ai demandé : « Quand ?» Ce ne doit pas être un . rêve, mais un projet qui se concrétise. Faire des projets, cela fait vivre

Pour mieux réagir et résister aux chocs et aux pertes qui jalonnent la vie, il est important  « de s'investir dans des domaines ou des activités qui nous ressourcent et nourrissent notre âme », écrivez-vous. Avant de dresser une liste assez longue : amour du conjoint, des enfants, amour des gens, de la famille, des autres, de Dieu… Et vous en parlez comme d'un « investissement ». Pourquoi?
E.B.J. : La plupart des gens investissent essentiellement le couple et les enfants. Ils imaginent qu'ils ne vont pas vivre de coups durs. C'est une idée grotesque. Imaginez que l'enfant meurt et que le couple casse, il ne reste rien. Si on veut être relativement bien armé devant les coups durs qui adviendront nécessairement, il faut essayer de remplir chacune de ces cases. Ainsi vous aurez les ressources qui vous permettent de mieux affronter les pertes.  

Dans la liste que vous avez dressée, vous n'incluez pas le travail. Pourquoi? C'est volontairement que nous n'avons pas mis le travail, et en particulier le travail surinvesti, dans cette liste, car il peut être une fuite. L'amour du travail bien fait, en revanche, est une ressource.
Avoir des amis, une vie sociale, en revanche, est un « investissement qui rapporte» ?
E.B.J. : Ce n'est pas la même chose. La société, c'est un peu comme le travail. Ce n'est pas des relations superficielles qu'il faut, mais des amis. Les amis, ce sont ceux qui vous font du bien.